N’EN DEPLAISE A STEPHEN

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 Extrait 1 

Au milieu d’un fatras indescriptible de toutes sortes d’objets hétéroclites en plus ou moins bon état, sur un matelas en mousse qui devait être responsable de cette odeur un peu douteuse, une forme, apparemment féminine, était recroquevillée sur le côté droit. A l’approche de la lumière crue, son bras gauche était venu recouvrir son visage.

La première pensée de Gregory fut de noter qu’il ne s’agissait probablement pas d’une overdose. Cette dame était vivante et réactive: elle avait bougé, elle avait réagi à la lumière. Il sortit de la tente pour calmer Nénesse qui s’impatientait bruyamment.

– Bon, du calme, Nesse. C’est une de tes sœurs qui s’est trompée.

– Depuis quand tu sais que j’ai des soeu’s, Cap’taine ? J’étais même pas au cou’ant moi-même…!

– Je veux dire… Une sans abri, comme toi, Nénesse. Sois un peu indulgent. Elle a vu une tente vide, elle s’est installée pendant ton absence. On va te libérer la place. On va s’occuper d’elle.

Lucienne s’était approchée à son tour. Elle avait immédiatement pris note de la situation et demanda :

– Tu veux que j’appelle le Social ?

– Non, attends. Faut d’abord voir qui c’est. Passe-moi ta Wonder, ce sera plus soft que ce… lance-flamme…

– Et tes menottes aussi, ajouta Nestor, encore un peu énervé.

– Nénesse, fous-nous la paix, dit le flic sur un ton d’impatience. Calme-toi, ce n’est pas une arrestation.

Grégory se faufila à nouveau dans la tente igloo, armé de la lampe de poche dont il dirigea le rayon sur le pan de toile du fond. Doucement, il découvrit le corps allongé et retira la couverture brune dont l’intruse avait apparemment pris la peine de se recouvrir.

Dans ce genre de situation, Greg sait réceptionner une foule d’informations simultanées et en faire le tri. Réflexe professionnel. Cette fois, bizarrement, ce fut un peu différent.

(…) Sa première perception était la bonne : il s’agissait bien d’une femme, la forme de la poitrine, vaguement contrôlée de la main pour vérifier sa respiration, ne laissait plus aucune incertitude. Jolie poitrine… (…)

Son âge… Oh, à peine… Disons entre vingt et trente ans.

Et sa silhouette, mince, alors… Nénesse, ce connard, il ne se rendait pas compte de ce qu’il ratait ! Une jolie princesse toute chaude qui l’attendait comme ça dans son lit !

Cette idée, il la chassa impulsivement aussitôt sans prendre le temps d’en expliquer mentalement les raisons, et nota simultanément que la tenue de la belle endormie était tout à fait convenable et en bon état : un pantalon serré, des mi-bas noirs dans des petits escarpins à la mode, un pull moulant un peu démodé… A première vue, pas de manteau ou de blouson qui pourrait contenir des pièces, des traces d’identité.

Il passa sa main sur le front de la jeune dame et murmura :

– Madame… Réveillez-vous… Vous allez bien ? Je… Je suis de la police, et vous n’êtes pas chez vous… Mais n’ayez pas peur… On peut vous aider ?

Elle remua, grogna, et sembla avoir de la peine à retrouver ses esprits. Pendant une fraction de seconde, elle entrouvrit les yeux.

La nature de ce que ressentit Grégory pendant cet éclair ne fut pas du tout professionnelle. Il ne se souvenait pas avoir vu des yeux de ce bleu-là. Peut-être un simple effet de la luminosité ténue ? Cette remarque n’avait aucune espèce d’intérêt pour le boulot qu’il était en train de faire, mais merde, après tout, il était rare que dans tous les constats visuels qu’il avait à faire, les impressions soient d’une nature aussi… agréable. Trop souvent il avait à faire avec le rouge écarlate ou brun, les nuances jaune vert cadavériques… Jamais ce bleu azur profond, distingué si fugitivement et malgré la forte dilatation des pupilles de la personne…

Quoi qu’il en fût, à la suite de plusieurs tentatives plus ou moins douces, Grégory constata que la dame, bien qu’en état respiratoire apparemment satisfaisant, au pouls malgré tout perceptible, ne parvenait pas à se réveiller, ou ne semblait pas vouloir ouvrir les yeux. Elle émit juste un bougonnement qui ne paraissait pas vraiment témoigner d’une quelconque souffrance, mais elle avait l’air complètement sonnée.

Extrait 2 

Avec des gestes d’impatience, Serhan faisait signe à son frère de s’approcher. Faruk se fraya un passage tant bien que mal jusqu’à lui et finit par lui serrer, comme il le faisait d’habitude, l’épaule dans un geste d’affection toute bienveillante.

« Faruk, mon frère… hurla Serhan à l’adresse de l’inconnue. Alex… Euh… Alexandra…

– Enchanté… répondit Faruk davantage en remuant les lèvres de façon exagérée pour se faire comprendre, et en serrant la main de la dame qui souriait et qui le regardait, semblait-il avec grand intérêt.

Subitement, la musique s’arrêta. La chanteuse de l’orchestre, une grande black sulfureuse aux épaules de catcheuse, annonça au micro que les musiciens allaient faire une petite pause pour se désaltérer.

– Faruk, je vais te laisser avec Alexandra, dit Serhan qui pouvait enfin se faire comprendre. Figure-toi qu’elle est dans la presse…

A part l’évidente beauté plastique de la jeune femme, Faruk ne voyait pas bien l’intérêt de le laisser planté là avec une journaliste, ni la raison pour laquelle son frère allait le laisser avec, apparemment, sa conquête d’un soir. Mais Serhan s’expliqua en s’éloignant :

– Le hasard des rencontres fait quelquefois bien les choses. Alexandra est une spécialiste de
la Turquie et de sa situation politique… Elle connaît tout sur le bout des doigts, on dirait qu’elle est née là-bas. Elle m’a même appris des choses que je ne savais pas. Je vous laisse papoter. Tu vas voir, Faruk, tu vas être littéralement scotché…

Et après lui avoir décoché un clin d’œil, Serhan s’éloigna en direction du bar.

A partir de là, l’esprit de Faruk commença à s’embrumer.

Il se souvint d’avoir offert un verre à la dame, de s’être installé avec elle, toujours souriante, sur une petite table à l’écart, d’avoir entamé une conversation intéressante et somme toute très agréable…

Très vite, Alexandra parut extrêmement documentée sur le pays natal des frères Terzi, notamment à propos du dossier concernant sa demande d’entrée dans l’Europe. Faruk constata immédiatement que son frère n’avait pas exagéré.

Puis, sans vraiment s’en rappeler l’heure, comme si le phénomène s’était déroulé de manière progressive, sans en chercher les raisons, sans même s’en étonner, il constata que quelqu’un avait progressivement coupé le son et l’image…

Extrait 3 

Ils furent un moment sans se parler dans la voiture, chacun digérant les infos. Au bout d’un moment, Lulu rompit le silence :

« Hypothermie, hein ? Et baisse de tension. Tout concorde.

– Ouais… C’est ça qui relie les éléments. A quoi tu penses, ma Lulu ?

– A une taupe, répondit-elle sans hésiter.

– Ça m’a effleuré l’esprit, mais…

– …Ça s’trouve, on est en plein dans une affaire qui relève de
la D.S.T…. Elle a empêché un étudiant de sciences Po de se rendre à un congrès politique… Une taupe à la solde du gouvernement turc… ou Cypriote… Un agent du contre-espionnage d’un pays quelconque. Elle ne tue pas, elle endort.

– Elle a été victime aussi, n’oublie pas… Une confrontation d’espions à grands coups de léthargie ? Une version « Belle au bois dormant » de Mission Impossible ?

– Moi, j’ai l’impression qu’on met le nez dans une sale histoire… Elle a des faux papiers qui pourraient tenir la route, un comportement de clandestine, elle se déplace en sous-marin, elle est insaisissable… Qu’est-ce qu’il te faut d’autre, Greg ? Dommage queEringhem soit pas plus près. Franchement, ce dossier est à deux doigts de me filer de l’urticaire…

De nouveau, silence dans la voiture qui regagne Lille. Voilà une hypothèse qui aurait mérité d’être creusée… Et dans ce cas, professionnellement parlant, le Lieutenant Grégory Lestarque devait rendre compte et s’abstenir d’y mettre les pieds…

Grégory finit par murmurer :

– Alexandra Vanhooten… Alexie Fernandel… Cette barbouze toute mignonne ne se comporte pas comme une pro. Vraiment trop maladroite, notre petite taupe… »

Publié dans : Extraits |le 27 août, 2007 |1 Commentaire »

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1 Commentaire Commenter.

  1. le 3 janvier, 2008 à 17:10 Bruno écrit:

    Je viens de terminer ton bouquin! (puisque j’ai eu la chance d’avoir ton manuscrit à prêter…)

    Vraiment chapeau!!!

    Moi qui suis féru des déplacements temporels, tant dans le cinéma que dans les bouquins, je suis bluffé!
    Dans ce domaine, je crois que certaines incohérences sont inévitables, mais tu t’en sors vraiment bien pour les expliquer (voire même ne pas devoir les expliquer, d’ailleurs…).

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